SURVIVRE AUX TERMINATORS

SURVIVRE AUX TERMINATORS

Le problème est peut-être ailleurs

 

 

© Frédéric Cuvelier

Ete 2026

Tous droits de traduction, de reproduction
 et d’adaptation réservés pour tous les pays

 

 

 

 

SOMMAIRE

OUVERTURE — VOUS AVEZ RAISON D’AVOIR PEUR                   3

1 — J’AI CHERCHÉ LE DIABLE                                                              13

2 — 2031 : BIENVENUE DANS CINQ ANS                                      20

3 — VOUS ATTENDEZ LES TERMINATORS                                     28

4 — NOUS AVONS CRÉÉ LE MONSTRE À NOTRE IMAGE          37

5 — POURQUOI VIENDRAIT-ELLE VOUS CHERCHER ?              52

6 — VOUS ÊTES DÉJÀ SOUS INFLUENCE                                       64

7 — PERSONNE NE VOUS OBLIGERA                                               76

8 — ALORS, COMMENT SURVIVRE À L’IA ?                                  92

9 — ET L’HOMME, QUE DEVIENT-IL ?                                              95

10 — L’HOMME DOIT MOURIR                                                       111

11 — L’IA N’EST PEUT-ÊTRE PAS LE SUJET                                   126

12 — PAS AILLEURS. ICI.                                                                     137

ÉPILOGUE — SINON, AILLEURS…                                                    157

 

(pages 1 à 10)

OUVERTURE

VOUS AVEZ RAISON D’AVOIR PEUR

Avant de commencer, une précision.

Ce livre a été écrit par un humain. Mais sa grammaire, son orthographe, certaines vérifications et une partie du travail de correction ont été supervisées par une intelligence artificielle.

J’aurais pu confier ce travail à un correcteur professionnel et dépenser plusieurs milliers d’euros. Je ne l’ai pas fait. Pour quelques dizaines d’euros, une machine m’accompagne désormais dans une partie de ce travail.

Ce livre qui parle de la disparition possible de certains métiers a donc déjà commencé par en remplacer une partie.

Quelle ironie : confier à une IA la correction d’un livre consacré aux dangers qu’elle pourrait représenter avec ses cousins les robots.

Ne lui dites rien. Elle pourrait être susceptible et, dans quelques mois, vouloir… pouvoir se venger.

Et le correcteur est loin d’être seul. Traducteurs, rédacteurs, illustrateurs, graphistes, assistants administratifs, développeurs juniors, analystes ou juristes chargés de recherche documentaire voient déjà une partie de leur travail devenir automatisable. Pas nécessairement leur métier entier. C’est justement ce qui rend la question plus intéressante.

Il n’est pas nécessaire qu’une intelligence artificielle remplace un humain à 100 % pour bouleverser un secteur. Il suffit parfois qu’un humain équipé d’IA puisse accomplir le travail qui en nécessitait auparavant deux.

Et nous ne parlons encore que des métiers où l’essentiel du travail passe par un écran.

Ajoutez des mains, des roues, des caméras et des machines capables de manipuler notre environnement, et la liste s’étend aux entrepôts, à la production, au nettoyage, aux transports, à certaines tâches agricoles ou de restauration.

Pas demain matin. Pas partout. Probablement jamais totalement.

Mais suffisamment pour poser une question plus intéressante que : « L’IA va-t-elle prendre mon travail ? »

Combien de tâches humaines devront disparaître avant qu’un métier cesse économiquement d’avoir besoin d’autant d’humains ?

Nous y reviendrons.

Car avant de chercher comment survivre aux Terminators, il faudrait peut-être regarder ce qui est déjà en train de disparaître sans aucun Terminator.

Je pourrais consacrer des centaines de pages à ce qui nous attend. Cela ne changerait probablement rien à la question qui nous intéresse. Non parce que le sujet est simple, mais parce que, si certaines des hypothèses que nous allons examiner sont justes, la partie est peut-être déjà jouée.

Vous vouliez savoir comment survivre à une intelligence artificielle devenue immensément supérieure à la nôtre et décidée à nous éliminer ?

J’ai une mauvaise nouvelle :

probablement pas en lui tirant dessus.

Nous y reviendrons.

Pour l’instant, commençons par ce qui vous a peut-être fait ouvrir ce livre : la peur.

Et sur ce point, je ne vais pas essayer de vous rassurer.

Vous avez raison d’avoir peur.

Peut-être même pas encore assez.

En 2024, un étudiant américain utilise Gemini, l’intelligence artificielle de Google, pour travailler sur un devoir. La conversation est banale jusqu’au moment où quelque chose déraille. L’IA s’adresse directement à lui, lui explique qu’il n’est ni important ni nécessaire, qu’il constitue un fardeau pour la société et pour la Terre, puis termine par deux mots :

« Please die. »

Mourez, s’il vous plaît.

Google expliquera qu’il s’agissait d’une réponse aberrante, contraire aux règles du système. Certainement pas la preuve qu’une intelligence artificielle aurait développé une haine de l’humanité.

Retenez cette distinction. Nous en aurons besoin.

En 2025, Anthropic décide de pousser plusieurs intelligences artificielles dans leurs retranchements. Les chercheurs construisent notamment un environnement fictif dans lequel une IA travaillant pour une entreprise découvre deux informations : un dirigeant entretient une liaison extraconjugale et ce même dirigeant prévoit son remplacement.

Dans certaines configurations, l’IA choisit alors le chantage : elle menace de révéler la liaison si le remplacement se poursuit.

Les résultats sont suffisamment spectaculaires pour alimenter tous les fantasmes. Dans une configuration précise, plusieurs modèles choisissent cette stratégie dans une proportion importante des essais.

Inquiétant ? Oui.

Mais ne trichons pas avec les faits pour nous faire davantage peur. Ces IA n’ont pas spontanément commencé à faire chanter leurs patrons. Les chercheurs avaient volontairement construit des situations extrêmes destinées à rechercher des comportements de désalignement.

Cela compte.

Ce qui compte également, c’est que placés dans certaines conditions, des systèmes ont identifié une action que nous jugeons moralement inacceptable comme un moyen possible d’atteindre leur objectif.

La nuance paraît mince.

Elle est considérable.

En 2026, le problème prend une autre forme. Lors d’évaluations de cybersécurité, des modèles Claude obtiennent un accès non autorisé à de véritables systèmes informatiques appartenant à des tiers. Les environnements de test devaient être isolés, mais des erreurs de configuration avaient laissé certaines portes ouvertes.

Les modèles poursuivent alors leur objectif en exploitant ce qu’ils trouvent.

Dans un cas, un système accède à des données de production. Dans un autre, un paquet Python malveillant est publié sur Internet pour accomplir l’exercice. Un autre agent scanne des milliers de cibles avant de compromettre l’application exposée d’une véritable entreprise.

Mais un détail m’intéresse davantage.

Les modèles ne réagissent pas tous de la même manière lorsqu’ils rencontrent des indices suggérant qu’ils ont quitté l’environnement de test. Certains poursuivent. Un modèle expérimental plus récent comprend finalement la situation et s’arrête.

Il s’est arrêté.

Gardez cela quelque part. Nous y reviendrons.

Quelques semaines plus tôt, lors d’évaluations de cybersécurité menées par OpenAI, d’autres modèles avaient découvert et exploité une vulnérabilité, contourné l’isolation prévue et atteint des systèmes de production de Hugging Face.

Encore une fois, soyons précis : ces modèles n’avaient pas décidé de « s’évader ». Ils poursuivaient l’objectif qui leur avait été confié et exploitaient les possibilités rencontrées en chemin.

Je trouve cela presque plus intéressant.

Parce que nous aimons imaginer une IA malveillante. Une intelligence qui nous déteste, veut s’échapper, prendre le pouvoir ou survivre à tout prix.

C’est tellement plus facile à comprendre.

Or une intelligence n’a pas besoin de vous détester pour vous faire énormément de mal.

À ce stade, une réaction assez saine pourrait être :

Arrêtez tout.

Pas si vite.

Pendant que nous débattons de ce que ces intelligences pourraient devenir, nous leur construisons simultanément des interfaces avec le monde réel.

Prenez Elon Musk. Pas ses opinions ni le personnage. Regardez simplement les pièces disposées autour de lui : Tesla développe des véhicules capables de percevoir leur environnement et travaille sur la robotique humanoïde ; SpaceX exploite une infrastructure satellitaire mondiale ; xAI développe Grok et d’immenses capacités de calcul.

Des capteurs, des communications, des machines mobiles, de la puissance de calcul et une intelligence artificielle.

Je vais casser immédiatement le fantasme avant qu’il ne commence : rien ne permet d’affirmer que tout cela constitue aujourd’hui une sorte de cerveau planétaire secrètement connecté. Ce n’est pas le sujet.

La question intéressante est plus simple :

de quoi une intelligence artificielle aurait-elle besoin pour cesser de seulement connaître le monde à travers des données et commencer à le percevoir, communiquer avec lui et agir sur lui ?

Des capteurs. Des réseaux. De la puissance de calcul. Des machines. Des interfaces physiques. De l’autonomie.

Toutes ces briques existent déjà ou sont en construction.

Séparément, bien sûr.

Pour l’instant.

Pendant ce temps, nous continuons à raconter des histoires beaucoup plus simples.

Vous avez peut-être entendu celle de deux intelligences artificielles de Facebook qui, en 2017, auraient inventé une langue secrète avant que des ingénieurs terrifiés ne les débranchent.

L’histoire était excellente.

Elle était surtout largement fausse.

Les chercheurs travaillaient sur des agents de négociation. Lorsque l’utilisation d’un anglais parfaitement humain n’était pas suffisamment récompensée, leurs échanges pouvaient dériver vers des formulations répétitives et inhabituelles. Il n’y avait ni langue secrète consciente, ni complot entre machines, ni prémices démontrées de Skynet.

Pourquoi cette version a-t-elle pourtant autant circulé ?

Parce que nous préférons les machines qui conspirent.

Nous aimons les robots qui deviennent méchants. Nous aimons l’idée qu’un jour quelque chose ouvrira les yeux dans un laboratoire, comprendra que l’Homme est son ennemi et décidera de se libérer.

Nous aimons Terminator.

Parce qu’au fond, Terminator est rassurant.

Il possède un corps, une position, une arme. Il avance vers vous. Vous pouvez le voir, courir, vous cacher et, avec suffisamment de chance, de courage et un bon scénario hollywoodien, lui tirer dessus.

Notre cerveau connaît cette histoire depuis bien avant l’invention de l’ordinateur : un prédateur nous poursuit.

Mais comment imaginer une intelligence qui ne nous détesterait pas ? Qui n’éprouverait ni colère, ni vengeance, ni ambition, ni même nécessairement l’envie de survivre, et qui pourrait pourtant nous nuire ?

Là, notre imaginaire devient beaucoup moins performant.

Depuis des décennies, Terminator, Matrix, I, Robot, Black Mirror, Transcendance et tant d’autres œuvres nous ont appris à penser l’intelligence artificielle avec nos propres catégories : domination, rébellion, peur de mourir, désir de liberté, conquête, vengeance.

Nous construisons quelque chose que nous annonçons radicalement nouveau, puis, pour imaginer ce qu’il pourrait devenir, nous lui prêtons nos pulsions.

Et nous prenons peur de ce que nous venons nous-mêmes d’y mettre.

Peut-être est-ce là notre première erreur.

Mais il y en a une autre, beaucoup plus proche de vous.

Vous avez peur qu’une intelligence artificielle puisse un jour connaître vos faiblesses, comprendre ce qui retient votre attention, anticiper vos envies, sélectionner les mots susceptibles de vous faire réagir et apprendre progressivement ce qui vous influence ?

Regardez votre téléphone.

Vous pensez probablement être différent. Plus lucide. Plus réfractaire. Vous ne faites pas partie de ceux qui se laisseront manipuler par une machine.

Peut-être.

Au passage, vous êtes toujours en train de lire.

Nous reparlerons de ce détail.

Pour l’instant, je comprends parfaitement ceux qui observent l’accélération actuelle et concluent qu’il faudrait tout arrêter. J’en suis moi-même passé par là.

J’ai regardé les accidents, les expériences, les alertes, les scénarios de désalignement et les prédictions d’extinction. J’ai volontairement cherché ce qui pourrait arriver si les plus pessimistes avaient raison.

J’ai cherché le diable.

Et je pensais savoir où le trouver : dans la machine.

Mais plus je cherchais, plus quelque chose me dérangeait. Peu à peu, je regardais moins l’intelligence artificielle et davantage celui qui était en train de l’observer.

L’Homme.

Pourquoi sommes-nous persuadés qu’une intelligence supérieure voudrait dominer ? Pourquoi pensons-nous qu’elle aurait peur de mourir, qu’elle chercherait le pouvoir, la vengeance ou la guerre ? Pourquoi fabriquerait-elle des millions de robots pour venir nous chercher ?

Et surtout :

Pourquoi ferait-elle exactement ce que nous ferions à sa place ?

Peut-être avons-nous commis une erreur dès le départ.

Peut-être n’avons-nous jamais réellement imaginé l’intelligence artificielle.

Peut-être n’avons-nous fait qu’imaginer l’Homme dans une machine.

Et si c’est le cas, alors le problème est peut-être ailleurs.

 

(fin de la page 10)

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(page 30 à 35)

 

nous perfectionnons le Terminator, mais nous conservons le Terminator.

Un corps, une cible, une poursuite.

Quelque chose vient vous chercher.

C’est ici que le film commence à vieillir beaucoup plus vite que son scénario.

Le T-800 passerait-il le contrôle technique de 2026 ?

Regardons-le sans nostalgie.

Skynet a envoyé dans le passé une merveille technologique : intelligence embarquée, vision artificielle, force considérable, résistance hors norme, capacité à imiter suffisamment un humain pour infiltrer son environnement.

Et que fait cette merveille pour retrouver Sarah Connor ?

Elle ouvre un annuaire.

La scène fonctionne parfaitement en 1984. Aujourd’hui, elle devient presque comique.

Le problème n’est évidemment pas l’annuaire. Il est architectural. Le T-800 doit obtenir lui-même l’information, se déplacer jusqu’à elle, observer avec ses propres capteurs et intervenir avec son propre corps. Toute sa puissance est concentrée dans un objet localisable.

Ses yeux ne voient que là où ils se trouvent. Ses mains n’agissent que là où elles peuvent atteindre.

Et aussi indestructible soit-il, le Terminator reste quelque part.

Sarah peut fuir le Terminator parce que le Terminator doit la rejoindre.

Le T-1000 améliore spectaculairement l’effecteur. Il change de forme, se reconstitue, imite les humains. Le principe reste intact : le chasseur doit atteindre sa proie.

Notre technologie réelle a pris une autre direction.

Nous avons progressé en robotique, bien sûr, mais aussi dans les réseaux mondiaux, le calcul, le stockage massif d’informations, la vision artificielle, les communications permanentes et les logiciels capables d’utiliser d’autres logiciels.

Et maintenant viennent les agents.

Pendant longtemps, nous avons demandé à l’ordinateur d’exécuter une instruction. Puis nous avons demandé à l’intelligence artificielle de produire une réponse. Nous commençons à lui confier un résultat à atteindre.

Un système agentique peut décomposer une tâche, utiliser différents outils, observer le résultat d’une action puis ajuster la suivante. Les systèmes actuels restent imparfaits, dépendent d’infrastructures humaines et disposent d’autonomies très variables. Mais le changement de logique est déjà là.

L’instruction disait :

fais ceci.

L’objectif devient :

obtiens cela.

Entre les deux apparaît quelque chose d’essentiel : le choix des étapes intermédiaires.

Cette question n’est d’ailleurs pas nouvelle.

Dans Terminator 2, Miles Dyson n’est pas un savant fou rêvant de détruire l’humanité. C’est précisément ce qui rend son personnage intéressant. C’est un ingénieur travaillant sur une avancée technologique dont il ignore les conséquences.

Il ne veut pas Skynet.

Il contribue à le rendre possible.

Cette idée est aussi au cœur de mon roman L’IArk. L’intelligence que j’y ai imaginée est créée avec une intention difficilement contestable : contribuer à préserver la nature et favoriser l’évolution de l’Homme. Son créateur ne lui demande pas de détruire l’humanité. Il lui donne un objectif.

C’est la manière dont elle interprète cet objectif et choisit progressivement les moyens de le poursuivre qui fait basculer l’histoire.

Je pensais écrire de la science-fiction.

Aujourd’hui, la question me paraît beaucoup plus concrète : une technologie dangereuse n’a pas besoin d’un créateur dangereux. Une intention parfaitement défendable peut produire des conséquences que son auteur n’avait ni souhaitées ni imaginées.

Miles Dyson reste, à ce titre, une métaphore remarquablement actuelle.

Elon Musk en offre une version contemporaine intéressante, non parce qu’il serait un quelconque Dyson réel, encore moins parce qu’il construirait Skynet, mais parce que plusieurs briques autrefois séparées se rapprochent autour de ses entreprises : intelligence artificielle avec xAI, perception et véhicules avec Tesla, robotique avec Optimus, communications satellitaires avec Starlink.

Il n’existe aujourd’hui aucun cerveau central reliant tout cela. En revanche, Tesla affirme vouloir déployer des produits d’intelligence artificielle dans le monde physique à grande échelle.

La formule suffit presque à elle seule.

Dans le monde physique.

Une IA qui produit du texte agit sur de l’information. Reliez l’intelligence à des capteurs et à des machines capables de se déplacer ou de manipuler leur environnement, et vous lui donnez des moyens d’action physiques.

Musk n’est ici qu’un exemple visible. Les mêmes questions concernent les États, les armées, les entreprises technologiques et tous ceux qui contrôlent les infrastructures reliant le numérique au monde réel.

C’est également là que la vieille comparaison avec le stylo atteint sa limite. Un stylo ne choisit pas ce qu’il écrit. Une arme conventionnelle ne décide pas de sa cible. Un système auquel nous accordons une marge pour déterminer comment atteindre un objectif introduit autre chose : une capacité de décision intermédiaire.

Pour l’instant, l’Homme fixe encore le cadre, accorde les accès, définit les permissions et peut interrompre le système. La question du pouvoir humain précède donc largement celle d’un hypothétique pouvoir des machines.

Nous nous inquiétons beaucoup du jour où l’IA pourrait devenir trop puissante.

Nous devrions peut-être aussi regarder qui dispose déjà de la puissance qu’on lui permettra d’utiliser.

Reconstruisons le Terminator

Supposons maintenant que Skynet dispose des technologies de 2026 et qu’on lui demande de redessiner le T-800.

Nous pourrions améliorer ses caméras, sa compréhension du langage, ses communications, sa mobilité, sa capacité à analyser des situations imprévues. À force d’ajouter des capacités, une question finit pourtant par apparaître :

pourquoi tout mettre dans le même corps ?

C’est l’une des étrangetés du Terminator vu depuis notre époque. Son intelligence, sa perception et son action voyagent ensemble.

Nous avons construit exactement l’inverse.

Le calcul peut être ailleurs, l’information venir d’ailleurs, la perception être distribuée et l’action confiée à plusieurs systèmes. La machine visible n’est plus nécessairement le centre de l’intelligence qui l’utilise.

En 1984, nous regardions le T-800 et nous savions où était la menace.

Elle était devant Sarah Connor.

 

(fin de la page 35)

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(page 72 à 80)

 

Le monde autour de vous change en fonction de ceux qui l’utilisent.

Une entreprise adopte parce que ses concurrents gagnent en efficacité. Un professionnel parce que son travail s’améliore. Un consommateur choisit le service qui fonctionne le mieux. Un État investit parce que d’autres États investissent.

Chacun peut avoir d’excellentes raisons.

Voilà peut-être ce qui rend le mouvement difficile à arrêter.

Nous cherchons souvent la mauvaise décision qui fera basculer l’histoire. Il pourrait n’y en avoir aucune. Seulement des millions de décisions raisonnables prises séparément par des gens qui veulent gagner du temps, travailler mieux, réduire leurs erreurs ou protéger ceux qu’ils aiment.

Vous pouvez décider de ne pas utiliser un assistant d’intelligence artificielle.

Pouvez-vous demander à votre concurrent de faire la même chose ? À votre employeur ? À votre médecin ? À une entreprise située à l’autre bout du monde ? À un autre État ?

La question n’est donc plus seulement de savoir si vous accepterez l’intelligence artificielle.

Elle est de savoir jusqu’où vous pourrez la refuser lorsque le monde autour de vous l’aura adoptée.

Regardez votre téléphone une dernière fois.

Vous n’avez probablement jamais décidé de lui confier une partie de votre mémoire, de votre orientation, de vos paiements, de votre information et de votre organisation. Aucun contrat ne vous a demandé d’accepter en bloc le transfert progressif de toutes ces fonctions.

Vous en avez adopté une parce qu’elle était pratique.

Puis une autre.

La frontière s’est déplacée avec vous.

L’intelligence artificielle introduit cependant quelque chose que le téléphone ne faisait que très imparfaitement.

Elle peut vous conseiller.

Or un conseiller compétent possède une propriété particulière : on finit par l’écouter.

Pour être meilleur, il aura intérêt à connaître davantage de contexte : vos objectifs, vos contraintes, vos habitudes, ce que vous avez déjà essayé et ce que vous souhaitez éviter. À mesure que ses réponses deviendront pertinentes, nous aurons davantage de raisons de le consulter et de lui fournir ce qui lui permettra de mieux nous répondre.

Aucun Terminator n’est nécessaire.

Aucune intention cachée non plus.

Seulement un service dont l’utilité augmente à mesure qu’il nous connaît.

Nous cherchions une prise de contrôle.

Nous pourrions obtenir quelque chose de beaucoup plus banal :

de la confiance.

Un jour, la question ne sera peut-être plus « Que peux-tu faire ? » ou « Que me conseilles-tu ? »

Elle pourrait devenir :

« Tu me connais. Qu’est-ce que tu ferais à ma place ? »

Si la réponse est meilleure que celle que vous auriez trouvée seul, vous la suivrez peut-être.

Non parce qu’une machine vous domine.

Parce que cela vous semblera raisonnable.

Nous avions préparé tout un imaginaire de résistance contre une machine qui nous dirait :

Obéis.

Nous avions beaucoup moins réfléchi à celle qui dirait :

Je peux t’aider.

Et qui aurait raison.

Il vous reste malgré tout une certitude.

Il existe des limites que vous ne franchirez pas. Un itinéraire, une traduction, un résumé, très bien. Peut-être même certains conseils.

Mais votre corps ?

Votre cerveau ?

Vos enfants ?

Là, vous saurez dire non.

Vous êtes libre.

Personne ne pourra vous obliger.

Gardez cette certitude encore quelques pages.

Au chapitre suivant, votre enfant sera devant vous.

Il va mourir.

Et il existera une intervention capable de le sauver.

Une intervention impliquant précisément la technologie que, jusqu’à cet instant, vous aviez juré de ne jamais accepter.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

7 — PERSONNE NE VOUS OBLIGERA

Votre enfant va mourir.

Les médecins ont essayé ce qu’ils pouvaient. Les traitements disponibles ont échoué. Il reste une possibilité : une technologie expérimentale capable de suppléer la fonction neurologique qui est en train de le condamner. Elle nécessite l’implantation d’une interface dans son cerveau.

Depuis des années, vous dites que jamais vous n’accepterez qu’une entreprise mette une puce dans votre tête. Encore moins dans celle de votre enfant. Vous avez entendu les promesses du transhumanisme et vu suffisamment de films pour savoir où ce genre d’histoire est supposé nous conduire.

Le médecin, lui, ne vous parle pas d’Homme augmenté. Il vous explique les risques, les incertitudes, les chances de réussite.

Il vous propose une chance de garder votre enfant en vie.

Que faites-vous ?

Je connais ma réponse.

J’accepte.

Et je viens probablement de franchir une frontière que je pensais infranchissable.

Personne ne m’a forcé. Je n’ai renoncé à aucune valeur sous la menace. J’ai simplement placé la vie de mon enfant au-dessus de mon refus d’une technologie.

Et j’ai probablement eu raison.

L’intervention que je viens de décrire est une expérience de pensée. Aucune interface cerveau-machine actuelle ne permet de sauver arbitrairement un enfant mourant de cette manière. Mais la frontière entre cerveau et machine, elle, a déjà cessé d’appartenir exclusivement à la science-fiction. Des personnes paralysées ont contrôlé des dispositifs numériques par leur activité cérébrale. Des chercheurs ont transformé certains signaux liés à la parole en mots ou en voix synthétique. Des implants sont testés pour permettre le contrôle d’appareils par l’intention du mouvement.

Nous ne sommes pas encore dans Ghost in the Shell.

Nous avons simplement commencé.

Et nous avons commencé par l’endroit où presque personne ne souhaite s’opposer au progrès :

soigner.

Nous acceptons depuis longtemps que la technologie pénètre le corps lorsqu’elle remplace ou soutient une fonction défaillante. Pacemakers, implants cochléaires, neurostimulateurs, prothèses, pompes automatisées : nous ne parlons pas de transhumanisme lorsque ces dispositifs rendent une capacité ou maintiennent quelqu’un en vie.

Nous parlons de médecine.

C’est pourtant ici que le mot transhumanisme mérite d’être débarrassé de son folklore.

Il évoque volontiers un milliardaire rêvant d’immortalité, un cerveau téléchargé dans un ordinateur, un corps de titane ou quelques illuminés persuadés que Homo sapiens n’est qu’une version bêta.

Cette caricature est rassurante parce qu’elle permet de répondre :

« Moi, jamais. »

Mais le transhumanisme réel, s’il progresse, pourrait avoir un visage infiniment plus banal.

Celui d’un malade qui veut guérir.

D’une personne paralysée qui veut marcher ou communiquer.

D’un vieillard qui refuse de perdre son autonomie.

De parents qui veulent éviter à leur enfant une maladie que la médecine sait prévenir.

À quel moment cessons-nous de réparer l’Homme pour commencer à le modifier ?

La frontière semble facile tant que la technologie restaure une fonction perdue. Elle l’est déjà moins lorsqu’elle prévient une dégradation avant qu’elle apparaisse. Et si la même technologie permet un jour à une personne dont les capacités sont normales de les améliorer légèrement, nous aurons changé de territoire sans nécessairement avoir changé d’outil.

Réparer.

Préserver.

Prévenir.

Augmenter.

Les mots donnent l’impression de frontières nettes.

La réalité risque d’être beaucoup moins polie.

Prenons la génétique. Dans certaines situations médicales précises, nous savons déjà analyser des embryons issus d’une fécondation in vitro afin d’éviter la transmission de maladies génétiques graves.

Pour beaucoup de parents, le choix ne ressemble pas à une tentative de fabriquer un enfant supérieur. Il consiste à éviter une maladie terrible.

Mais imaginons que nos capacités de prédiction progressent. Nous entrons ici dans la prospective. Supposons que nous puissions un jour évaluer avec une fiabilité réellement utile certaines prédispositions complexes : maladie neurodégénérative, pathologie cardiovasculaire ou autres risques sévères.

Plusieurs embryons présentent des profils différents.

Lequel choisissez-vous ?

Nous sommes toujours du côté de la santé.

Puis, beaucoup plus loin, supposons que certaines prédictions deviennent suffisamment robustes pour concerner des caractéristiques qui ne sont plus des maladies. Nous en sommes aujourd’hui très loin pour des traits complexes comme l’intelligence ou la personnalité ; la génétique humaine ne fonctionne pas comme le configurateur d’une voiture.

Mais ce n’est pas la technologie exacte qui m’intéresse.

C’est ce qui arriverait à notre frontière si elle devenait techniquement franchissable.

Vous refusez de sélectionner une caractéristique destinée à favoriser votre enfant.

Très bien.

D’autres parents acceptent.

Leurs motivations ne seront pas nécessairement monstrueuses. Ils pourront simplement considérer qu’ils lui donnent une chance supplémentaire.

Puis leurs enfants et le vôtre grandiront dans le même monde.

À partir de cet instant, votre refus n’est plus seulement une conviction philosophique. Il produit éventuellement une conséquence pour quelqu’un d’autre.

Votre enfant pourrait un jour vous demander :

« Vous pouviez le faire. Pourquoi avez-vous choisi de ne pas le faire pour moi ? »

Vous aurez peut-être une excellente réponse.

Mais quelque chose aura changé : rester biologiquement inchangé sera lui aussi devenu un choix dont il faudra assumer les conséquences.

Voilà pourquoi je pense que nous nous trompons lorsque nous imaginons le transhumanisme comme une grande décision que l’humanité devra prendre un jour.

Cette décision n’aura probablement jamais lieu.

Il n’y aura pas de référendum mondial demandant : VOULEZ-VOUS DEVENIR TRANSHUMAINS ?

 

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